Fin 2024, une équipe de chercheurs brésiliens a publié un ouvrage pour reproduire et commenter une sélection de textes de François Sigaut. Il s’intitule « Por uma ciência da técnica – textos de François Sigaut e diálogos com a Educação Brasileira », publié par l’Institut Fédéral Santa Catarina.
(ISBN : 978-65-88663-83-7).
La sélection, les traductions et commentaires sont l’œuvre de trois enseignants-chercheurs : Olivier Allain, Crislaine Gruber, professeurs à l’Institut fédéral d’éducation, de science et technologie de Santa Catarina, et Paulo Wollinger, formateur des enseignants de l’éducation professionnelle.
Ils ont manifestement été séduits par l’importance que François Sigaut accorde aux savoirs techniques, comme composante à part entière d’une culture générale bien comprise, prenant en compte les capacités de l’homo faber. Cette démarche conduit en effet à valoriser les savoirs et les enseignements des techniques, particulièrement dévalorisés en France… et peut-être au Brésil ? C’est pourquoi, dans leur contribution spécifique, cosignée de Gustavo Henrique Moraes, ils cherchent à mettre en évidence ce que l’œuvre de François Sigaut peut apporter à l’éducation brésilienne.
Présentation
Placée en exergue, une citation de François Sigaut : « De plus en plus, en fait, la technologie est devenue une sorte de superlatif savant, ou pédant, de la technique. »
La contribution de François Sigaut au domaine de la technologie, entendue comme la science ou l'épistémologie de la technique, est évidente. En plus de retracer les aventures, ainsi que les conditions historiques et philosophiques de l'utilisation du terme au fil des siècles, l'approche de Sigaut, centrée sur la « revisitation » épistémologique et anthropologique de la technique, constitue tout un projet « scientifique », dont les auteurs ont l’intention de discuter les limites et les potentialités lors d’une autre occasion. Ce qui leur semble important dans l’immédiat, c'est de présenter les contributions de Sigaut qui leur ont paru les plus utiles aux enseignants des filières professionnelles, en rendant justice « aux lumières projetées par cette approche singulière, bien que non isolée, de la technique ».
Ils ont ainsi choisi cinq textes de François Sigaut, dont deux n’ont pas été publiés de son vivant : « Haudricourt et la technologie » (préface de Technologie, science humaine, paru en 1987 ; « Gestes et apprentissage », une contribution dans l’ouvrage L’archéologie cognitive, publié en 2011 par la MSH de Paris sous la direction de René Treuil ; « Observations sur la technique, la technologie, etc. », un article publié en 2009 sous le titre “Techniques, technologies, apprentissage et plaisir au travail...”, in Techniques & Culture, n. 52-53 ; et deux inédits disponibles sur le site www.francois-sigaut.com : « Les techniques du corps nécessitent également des outils », rédigé en 2002, et « Culture matérielle dans la société : comment les détails de la pratique sont nécessaires pour comprendre la division des tâches entre les membres d'une société », écrit en 2011.
Une contribution aux sciences enseignées dans le système scolaire
Les auteurs commencent par présenter la manière dont François Sigaut avait coutume de questionner ses collègues des sciences humaines et sociales. Cette première localisation peut sembler erronée au grand public, qui tend à associer une œuvre sur la technologie au domaine des ingénieries. Sigaut, cependant, suivant la pensée de Haudricourt, affirme que la technologie est nécessairement humaine, « puisque les techniques sont évidemment humaines ».
Cette constatation est destinée à interroger les limites des sciences humaines et sociales. En reconnaissant le rôle fondamental des techniques dans le développement des sociétés humaines, Sigaut avertit que :
« Les sociologues affirment étudier la société dans son ensemble, une revendication qui est assez sensée. Le problème est qu'ils ne sont pas fidèles à leur revendication, dans la mesure où la majorité ignore les techniques, comme si les techniques n'étaient pas des faits sociaux en soi ».
Ainsi, en retirant les techniques de l'ensemble de leurs intérêts, les sciences sociales perdent l'opportunité de comprendre notre culture matérielle, ce qui « peut entraîner des changements fondamentaux dans notre compréhension de la société en général ». Les discussions qui se multiplient aujourd'hui autour des outils dits « technologiques », ou de l'intelligence artificielle par exemple, éludent la technique, ce qui appauvrit l'analyse du « technologique ».
En approfondissant le domaine des sciences humaines, ses réflexions dépassent la sociologie pour atteindre l'histoire. Pour Sigaut, en effet, tant que nous ignorerons la science des techniques, « nous n'aurons aucune chance de comprendre les sociétés et leur histoire ». En fait, appréhender l'histoire des sociétés humaines sans prendre en compte le développement des techniques est une tâche incomplète. Il convient de rappeler que même les grandes catégorisations des temps historiques font référence à l'utilisation des techniques et de leurs outils par l'autoproclamé « homo sapiens ». Sinon, il n'y aurait aucune utilité à parler de « l’âge de la Pierre taillée », « l'âge de la Pierre polie », « l'âge du Fer », « l'âge du Bronze », par exemple, ou à étudier le pas décisif que la maîtrise de l'agriculture, au cours du Néolithique, a causé sur notre espèce. À des époques plus modernes, il faudrait renoncer à l'intention de comprendre la base technologique qui a conduit aux grandes découvertes, qui ont impulsé les révolutions industrielles, qui ont fait surgir « bourgeois et prolétaires » ou qui font fleurir notre « âge du Silicium » numérique.
Ignorer le développement des techniques est, en outre, contradictoire aux préceptes du matérialisme historique, si répandu dans l'Académie, qui reconnaît dans la structure matérielle la clé principale pour comprendre les phénomènes de la société. En conséquence, nous voyons émerger dans certains cercles un étrange marxisme qui nie l'expérience, qui voit dans les catégories abstraites (comme le travail et la classe sociale) la vérité du monde, au lieu de la trouver dans les sujets et processus réels auxquels elle se réfère (le travailleur et ses techniques). Peut-être est-ce le pas essentiel pour, comme le défendait E.P. Thompson (voir, par exemple, « La Misère de la Théorie »), sauver le marxisme du piège idéaliste dans lequel il est tombé.
Partant de ces prémisses, Sigaut dépasse les limites de l'historiographie pour entrer dans celles de l'histoire naturelle, notamment la biologie et l'anthropologie, en reconnaissant leur caractère ontologique pour notre espèce. Il soutient que l'humain devrait être identifié comme homo faber (l'homme qui fabrique) plutôt que homo sapiens (l'homme qui sait), car la capacité de faire est plus fondamentale que celle de savoir. Sigaut rejoint ainsi des penseurs comme Bergson, Hannah Arendt, Friedrich Engels, Antonio Gramsci et Álvaro Vieira Pinto. Puis il passe en revue quelques auteurs célèbres :
Pour Bacon et ses disciples, l'utile devient le critère de la vérité, et c'est l'expérimentation qui permet de l'atteindre. Non seulement l'expérimentation n'est plus suspecte, mais elle est la seule à permettre de distinguer le vrai du faux et de trouver la nouveauté. Connaître, c'est savoir faire.
Leibniz écrit que même les arts mécaniques les plus petits et méprisables peuvent offrir des observations ou des considérations remarquables. Il affirme également que les connaissances non écrites et dispersées parmi les hommes de différentes professions dépassent de loin, en quantité et en importance, tout ce qui est consigné dans les livres. La meilleure partie de notre trésor n'a pas encore été enregistrée. Cette pratique pourrait également être écrite, car elle est en réalité une autre théorie, plus complexe et particulière que la théorie commune.
D'Alembert et Diderot soulignent que le mépris pour les arts mécaniques semble avoir influencé les inventeurs eux-mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs de l'humanité sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de leurs destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, est connue de tous. Pourtant, c'est peut-être parmi les artisans qu'il faut chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources.
Sigaut explore ensuite les contributions au domaine de l'Éducation professionnelle et technologique. Il souligne le paradoxe fondamental de la technologie : dans les sociétés hautement technologisées, les individus sont de plus en plus éloignés du développement des techniques. En 1987, il affirmait que bien que le capital de savoir technique accumulé soit immense, la part de chacun dans ce capital n'a jamais été aussi insignifiante.
Le développement de nombreuses technologies conduit à une super-spécialisation des savoirs et des pratiques. Cette spécialisation, combinée au développement de la production et du commerce, transforme le citoyen ordinaire en simple consommateur de produits technologiques. Ainsi, les connaissances autrefois essentielles à l'évolution des sociétés perdent de leur valeur. La société cesse de s'émerveiller devant les réalisations technologiques et ne valorise que ce qui est nouveau.
Rien n’illustre mieux cette affirmation que la première arrivée de l’homme sur la lune. Lorsque l'humanité, après s'être émerveillée de la première descente de l'homme sur la Lune, manifeste presque une indifférence totale à la répétition du même voyage spatial, bien que réalisée dans des conditions peut-être techniquement plus remarquables. Quatre mois seulement ont suffi pour épuiser notre capacité à nous émerveiller de cette surprenante conquête de la science et de la technique. Nous considérons désormais cette prouesse comme naturelle et seule une nouveauté encore entièrement irréalisable pourra nous surprendre.
Un autre motif du désintérêt a des raisons et des impacts plus profonds dans les sociétés. L'homme, considéré comme un primate, voit souvent le travail comme une malédiction ou réserve un statut inférieur aux travailleurs. Ainsi, les humains ont tendance à dévaloriser le fruit du travail manuel, surtout lorsque les fruits du travail ne demandent pas d'effort de la part de ceux qui en bénéficient. Plus les sociétés sont hiérarchisées, moins le travail et les techniques sont valorisés, étant relégués à des strates inférieures de la société.
La division sociale du travail et, par conséquent, des techniques devient un motif de distinction. Selon Gilbert Simondon (cité par Sigaut), la culture s'est constituée comme un système de défense contre les techniques. Même les forces progressistes, notamment dans le domaine de l'éducation, luttent contre la valorisation des techniques, les excluant du monde de la culture. Cette distinction entre culture et techniques se perpétue à travers les époques et les sociétés.
La culture ignore les techniques parce qu'elle est une « distinction » – au sens où l’entend Pierre Bourdieu – ce qui contredit ses objectifs les plus avoués. Aucune force sociale n'a intérêt à mettre fin à cette distinction, ce qui la perpétue à travers les époques et les sociétés.
Version numérique consultable en ligne gratuitement sur le site :
https://www.ifsc.edu.br/documents/d/pesquisa-e-inovacao/por-uma-ciencia-da-tecnica
René Bourrigaud