2009(4) : « Notes sur l’histoire des techniques de travail du sol »

Texte daté du 11 mai 2009 (fichier informatique / dossier « Sigaut »).

NOTES SUR L’HISTOIRE DES TECHNIQUES DE TRAVAIL DU SOL
 

Remarques préliminaires

Jusqu’au XVIIIe siècle, la littérature agronomique fonctionne sur le modèle de la Maison Rustique, à l’usage des propriétaires fonciers. Le travail du sol n’y est traité qu’en termes très généraux, pour deux raisons : (1) l’extrême diversité des pratiques locales ; et (2) le fait que les détails de la pratique sont laissés aux exécutants.

Les choses commencent à changer au milieu du XVIIIe (cf. par ex. Duhamel du Monceau). Mais l’intérêt se portera plutôt sur les charrues plutôt que sur les labours eux-mêmes (François de Neufchâteau). On cherche notamment à réduire la puissance de tirage nécessaire (dynamomètre)…

Deux exceptions remarquables :

+ En 1773, Anders Berch publie à Upsal son Methodus investigandi origines gentium ope instrumentorum ruralium (rééd. dans Hist. & Soc. Rurales, 1994, 1, pp. 193-200), qui inaugure la tradition folkloriste, laquelle fleurira surtout en Europe centrale au début du XXe siècle (cf. Haudricourt et Brunhes-Delamarre, L’Homme et la charrue, 1955).

+ En l’an X (1802), Charles Pictet publie dans la Bibliothèque britannique (Agriculture anglaise, 7, pp. 301-396 et voir le DVD de Nous labourons, 2007) ce qui est peut-être la première description détaillée des labours dans une région donnée (Azigliano, Piémont). Un exemple qui hélas ne sera que rarement suivi (e.g. O. Leclerc Thoüin, L’Agriculture dans l’Ouest de la France…, 1843).

Problème : les contresens communs

L’obstacle majeur est moins l’ignorance que la connaissance fausse, due (entre autres) à des dérives sémantiques d’origine littéraire. Deux exemples de confusions particulièrement redoutables en France : (1) raie = sillon ; (2) jachère = « repos » du sol.

La première (raie = sillon) a conduit à une méconnaissance totale du labour en sillons (et non en billons) qui était la technique dominante dans près de la moitié de la France (et en Italie, voir Pictet 1802).

La seconde a été encore plus néfaste. Quelques rappels à la réalité (pour plus de détails, voir La troublante hist. de la jachère, Quae/Educagri 2008) :

- La jachère est la durée pendant laquelle les terres sont labourées pour préparer les semailles d’automne, d’avril-mai à sept.-octobre, soit 4 à 6 mois, jamais plus. Elle intervient donc en début et non en fin de rotation. Et elle est le précédent nécessaire des céréales d’hiver ; elle n’existe pas là où on ne cultive que des céréales de printemps ou d’été.

- La jachère comprend un nombre déterminé de labours, au moins 3 et souvent bien davantage. Chaque labour a son nom et ses spécifications techniques propres, qui diffèrent de celles du précédent et du suivant. On ne peut donc pas parler de « labour » au singulier, et cette pluralité des labours entraîne souvent celle des instruments aratoires : il n’y a pas « une » charrue du pays mais plusieurs.

- Il y a en fait 4 états du champ cultivé : (1) la jachère ; (2) le champ ensemencé (emblavé) ; (3) le champ en chaumes ; et (4) le pâtis (les pâtis [angl. lea ou ley, alld. Driesch ou Eggart] sont des chaumes qu’on laisse venir en herbependant un an ou plus). L’acception littéraire-agronomique de la « jachère » mélange la vraie jachère avec les chaumes et les pâtis, ce qui interdit toute véritable compréhension des rotations et des systèmes de culture.

Les modalités d’exécution de la jachère varient à l’infini. Mais le modèle lui-même est très général. Une « jachère trois fois labourée » est mentionnée dans l’Iliade (VIIIe siècle av. J.-C.), et jusqu’au XIXe siècle, la jachère est présente dans la presque totalité des terroirs européens. Elle est exceptionnelle ou inconnue ailleurs, sans doute parce les conditions climatiques sont différentes.

 

Labourer, pourquoi faire ?

1°.-Pour enterrer les semences, et seulement pour cela. Trois cas de figure principaux, suivant que le semis est fait : en poquets / en lignes / à la volée (céréales, etc.)

2°.-Pour préparer le champ avant le semis. Deux cas principaux : rizières / champs secs ; avec des finalités complètement différentes.

N.B. Les finalités spécifiques dans les pays non européens (me) sont mal connues. Tout y est si différent (sols, climats, alternances saisonnières, comportement des plantes, etc.) que la transposition des concepts élaborés en Europe y est condamnée d’avance.

 

De l’araire à la charrue : le facteur gazon.

L’araire apparaît vers 3500/3000 av ? J.-C., et sa diffusion sera mondiale : Eurasie, Afrique du Nord, Ethiopie. La charrue n’apparaît qu’au début de notre ère (date exacte discutée) et ne se diffuse guère qu’à l’Europe non méditerranéenne. Pourquoi ?

(Hyp.) parce que la charrue est spécifiquement conçue pour des sols gazonnés (cf. Latitudo vomeris caespites versat, Pline, Hist.Nat. XVIII, 18, xlviii). Un sol gazonné est beaucoup plus résistant qu’un sol qui ne l’est pas. Rôle du coutre, du soc large et tranchant, du versoir. Celui de l’avant-train est de réaliser un réglage précis et stable pour labourer à faible profondeur. La charrue n’est pas destinée aux labours profonds. Toutes les langues europ. ont un terme spécifique pour « gazon », par opposition à « motte » (lat. caespis/gleba, angl. turf/clod, esp. cesped/terron, etc.

Avec la charrue apparaît le semis dessus, c’est-à-dire après le dernier labour et enfoui par hersage (Pline, ibid., Semen protinus injiciunt cratesque dentatas supertrahunt). Ce sera par excellence la méthode appliquée à l’avoine de printemps (labour unique / semis / hersage) jusqu’au XXe siècle.

 

De la charrue à… ?

Au XIXe siècle, la charrue (dans ses formes perfectionnées) est le symbole de l’agriculture moderne. Les agricultures sans charrue ne peuvent être qu’arriérées.

Il y a cependant toujours eu des contestataires : méridionaux, coloniaux (en Afr. du N. surtout), et autres. Certains d’entre eux se sont fait connaître en proposant des systèmes de culture alternatifs (cf. P. Diffloth, Labours et assolements, 1929, pp. 253 sq.). Mais la plupart sont tombés dans l’oubli aujourd’hui, à quelques exceptions près comme le dry-farming. On leur doit cependant des inventions non négligeables (appareils dits de pseudo-labour…).

Ces systèmes sont souvent très (trop ?) solidement argumentés. Ils se présentent comme des contre-orthodoxies, destinés à supplanter une agronomie dite orthodoxe, ce qui ne marche jamais bien longtemps. On les oublie… pour les réinventer, les mêmes ou d’autres semblables, quelques décennies plus tard. La mode est aujourd’hui au non-labour, qui rappelle le Minimum Tillage des années 1940 ou 1950 (F. Morand dans le BAGF de mai 1967 (réf. due à Mme Bonnamour).

Si on veut sortir de cette répétition cyclique des modes, il faut cesser de se focaliser sur les théories générales et s’intéresser davantage aux facteurs physiques précis (le diable est dans les détails), souvent fort simples, que l’ethnographie des techniques permet de mettre en évidence. Quiconque a manié un jour une bêche a vite compris la différence entre un sol gazonné et un sol qui ne l’est pas. Comment se fait-il que ce facteur si simple ait été aussi peu considéré dans les réflexions des agronomes sur le travail du sol ?

F. Sigaut
Le 11 mai 2009