2011(3) : Académie d’Agriculture séance « Histoire » du 11 mai 2011 Présentation

Tapuscrit n°7-4 daté du 12 mai 2011 (4 feuillets). (fichiers « 2011-inedits-Academie_Agriculture_seance_11mai2011 » et « 2011-inédit-250e_aniversaire_AAF.doc ») [2011(3).pdf]

 Académie d’Agriculture de France

  

Séance « Histoire » du 11 mai 2011

Présentation, par F. Sigaut

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues, chers amis, chers confrères, monsieur le secrétaire perpétuel,

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de rendre hommage à Jean Boulaine, à qui l’histoire de l’agronomie doit tant. Il ne peut pas être avec nous aujourd’hui pour des raisons de santé, mais je tiens à rappeler deux choses. La première est que depuis plus de trente ans, il a produit une œuvre considérable, que beaucoup d’entre vous connaissent, au moins en partie. La seconde est qu’au delà de cette oeuvre, il a exercé une très grande influence en faveur de l’histoire ― non pas de l’histoire-délassement ou de l’histoire-célébration, encore que ces deux aspects ne soient pas si négligeables qu’on le dit ― mais en faveur d’une histoire qui puisse réellement nous aider à comprendre le mouvement des sciences et des techniques qui ont fait les agricultures d’aujourd’hui. Que doit être cette histoire « utile » (et utile à qui) ? La question est trop difficile, me semble-t-il, pour qu’il soit possible d’y apporter une réponse tant soit peu générale. Il me semble que Jean Boulaine a essayé d’y répondre par l’exemple, et c’est à mon sens ce qui fait la valeur de son oeuvre. J’ajoute que Jean Boulaine fait partie, avec entre autres Michel Cointat à qui je rends également hommage, du petit groupe des fondateurs de l’AEHA, l’Association pour l’Étude de l’Histoire de l’Agiculture, à qui le Bureau de l’Académie a confié l’organisation de cette journée consacrée au 250e anniversaire de notre compagnie.

 

Et puisque nous allons parler d’histoire, je voudrais rappeler un petit détail de chronologie, à savoir que si nous célébrons aujourd’hui le 250e anniversaire de sa création, l’Académie avait célébré un autre bicentenaire il n’y pas si longtemps, puisque c’était en 1988, il n’y a que 23 ans ! La chose est un peu étrange, elle s’explique par le fait que si notre Société a bien été fondée en 1761, c’était en tant que représentant la Généralité de Paris ; elle n’est devenue Société nationale (en fait royale) qu’en 1788. On peut trouver ce bicentenaire un peu décalé, mais il a donné lieu à deux publications importantes : un volume de comptes-rendus paru en avril 1989, avec 10 communications ; et un ouvrage collectif paru en juillet 1990 avec 45 chapitres, où on trouve un panorama très complet des transformations survenues dans les agricultures européennes dans les deux siècles précédents. Permettez-moi de vous en lire ces quelques lignes :

 

« Il n’y a pas eu de révolution agricole au XVIIIe siècle, […] les rendements de céréales panifiables n’ont pratiquement pas augmenté de 1700 à 1850 (moins de 10 q/ha) », écrivait J. Boulaine. 

 

« La France récolte aujourd’hui sept fois plus de blé par hectare qu’à la veille de la Révolution. […] La nation a accédé à la sécurité alimentaire, et déjà elle oublie que c’est un privilège… » affirmait pour sa part André Cauderon.

 

 

 

On peut toujours discuter les décimales, mais pour l’essentiel, ces affirmations restent aujourd’hui tout à fait valides, à commencer par l’oubli des disettes du passé… Les pénuries les plus sérieuses dont les plus anciens parmi nous peuvent encore se souvenir sont celles de l’Occupation en 1940-1945. Mais aussi pénible que soit ce souvenir, il est certain que ces pénuries-là n’ont pas eu grand-chose à voir avec les « vraies » famines qui ont rythmé la vie de nos ancêtres jusque vers le milieu du XIXe siècle.

 

 

Mais revenons à notre séance d’aujourd’hui. Vous avez le programme sous les yeux. Il aurait pu, certes, être différent. Mais il fallait bien faire des choix. Comme toujours, ces choix doivent quelque chose au hasard, je ne songe pas à le nier. Mais ils doivent encore plus à l’idée que notre principal ennemi, c’est l’oubli, ou plus exactement l’ignorance qui en résulte à la longue. Nous aurions pu choisir de rappeler des épisodes ou des auteurs plus connus : Lavoisier, par exemple, créateur d’une nouvelle chimie grâce à laquelle il deviendra possible, un demi-siècle plus tard, de comprendre le rôle des engrais. Ou encore Pasteur, fondateur d’une science, la microbiologie, dont il n’est pas exagéré de dire qu’elle a transformé le monde. Mais c’est justement parce que de telles œuvres ne risquent guère d’être oubliées qu’il nous a paru préférable d’en choisir d’autres, un peu moins importantes peut-être (ce serait une longue discussion !), mais qui ont été victimes d’un oubli absolument injustifié. Le cas de Mathieu Tillet me semble tout à fait exemplaire à cet égard.

 

Je ne voudrais pas anticiper sur la communication que va nous faire Gilles Denis. Pour moi comme pour bon nombre d’entre vous, je crois, le grand nom de l’agronomie au XVIIIe siècle est celui de Duhamel du Monceau. Je n’ai pas changé d’avis, mais ce n’est nullement faire ombrage à Duhamel que de reconnaître l’étonnante modernité de la méthode expérimentale conçue par Mathieu Tillet pour étudier les maladies des céréales et pour valider les techniques de lutte contre ces maladies. Du reste, Tillet et Duhamel n’étaient pas des rivaux mais des collègues, qui ont collaboré sur d’autres problèmes, comme celui de l’invasion de l’alucite dans les greniers de l’Angoumois. Il ne s’agit pas de les classer l’un par rapport à l’autre, ce qui n’aurait aucun sens. Il s’agit de comprendre ce qu’ils ont fait, et ce qui nous reste de ce qu’ils ont fait. Si Tillet a bien été le pionnier de l’expérimentation agronomique, il faut le faire savoir, il faut que soit mis fin à l’oubli général qui s’est établi sur une innovation aussi essentielle.

 

La seconde communication, par Nadine Vivier et Joseph Hudault, porte sur un thème tout différent en apparence, puisqu’il ne s’agit plus de biologie mais de droit. Et l’époque est un peu plus tardive, puisque nous ne sommes plus au milieu mais vers la fin du XVIIIe siècle. Dans les deux cas, cependant, on observe des efforts de rationalisation dont je me demande s’ils ne sont pas au fond de même nature. Le problème tel que je crois le voir (je ne sais pas si mes deux confrères seront d’accord), était celui de concilier deux exigences contradictoires mais également impératives : celle d’un droit « rationnel » qui soit par conséquent le même pour tous, mais qui en même temps n’abolisse pas trop brutalement des usages locaux et anciens dont la diversité répondait à celle, pratiquement infinie, des terroirs et des systèmes de culture. Là encore, il me semble que le problème est plus actuel que jamais, à notre époque où la mondialisation oblige de plus en plus de pays différents à confronter, ou peut-être plutôt à concilier, des usages divers qui ne sont plus locaux mais nationaux.

 

Avec la troisième communication, celle de Jacques Berthelin, nous passons aux dernières décennies du XIXe siècle, pour un autre épisode essentiel et relativement méconnu de l’histoire de l’agronomie. Le nom célèbre, ici, est celui de Justus von Liebig, à qui on doit la théorie minérale des engrais en 1840. On discute sur la question de savoir si Liebig fut le véritable auteur de cette théorie, ou s’il en fut seulement le vulgarisateur ; mais même dans la seconde hypothèse, on ne peut pas nier que son rôle ait été décisif. Je rappelle seulement que Liebig est venu se former à la chimie en France (avec Gay-Lussac) et qu’il fut « associé étranger » à notre académie. Je rappelle surtout que la théorie minérale ne fut pas acceptée tout de suite, pour différentes raisons dont certaines étaient justifiées : la nouvelle théorie n’était ni tout à fait complète, ni entièrement juste (sur l’azote en particulier). Et ce qui lui manquait, c’est la microbiologie des sols qui l’apporta quelques décennies plus tard. Ce qui me conduit à revenir à une de mes remarques précédentes, sur Pasteur. La microbiologie doit son existence à Pasteur, tout le monde le sait. Mais tout le monde ne sait pas que c’est grâce à la microbiologie qu’il a été possible de comprendre véritablement la circulation des éléments fertilisants dans le système sol-plantes, ce qui a rendu possible le renouvellement des pratiques de fertilisation et l’augmentation spectaculaire des rendements à laquelle Cauderon a fait allusion. Lavoisier, Liebig et Pasteur ont jeté les bases nécessaires. Mais ce sont les pionniers de la microbiologie des sols qui ont, si j’ose dire, couronné l’édifice.

 

La quatrième et dernière intervention, par Alain Chatriot, porte elle aussi sur un thème essentiel et qui, après une assez longue éclipse, est revenue au premier plan de l’actualité : la régulation des marchés. Et il me semble (sous réserve, ici aussi, de l’accord de l’auteur), que la création de l’ONIB, devenu ONIC quelques années plus tard, a été une des ces réussites inattendues (sauf sans doute par le petit nombre de ceux qui en ont été les acteurs directs) dont on se demande si elles ne doivent pas plus au hasard qu’à autre chose. En tous cas, l’enjeu de cette histoire pour nous me semble assez différent de ce qu’il était dans les trois cas précédents. Car il ne s’agit plus tellement du progrès dans les faits d’une certaine rationalité dans les idées. Nous sommes plutôt dans une histoire répétitive ou circulaire. Non pas que l’ONIC n’ait pas été un progrès, il est en tous cas permis de le penser. Mais ce progrès s’est fait sans les économistes, pour ne pas dire contre eux. Le problème de la variabilité des récoltes et des prix est ancien, j’ose à peine vous rappeler le mythe de Joseph, des sept vaches grasses et des sept vaches maigres à la fin de la Genèse. Et ce même problème est le premier qui s’impose aux économistes du XVIIIe siècle, en particulier bien sûr aux Physiocrates. Or dès le départ, les économistes se répartissent entre deux opinions, pour ne pas dire deux camps opposés, qui sont le libre échange et la régulation par la puissance publique. Aujourd’hui encore, tout semble se passer comme si on avait affaire à deux orthodoxies qui s’affrontent, sans véritable moyen de les départager. C’est ce que je veux dire lorsque je parle d’histoire répétitive. Et c’est ce qui, à mon sens, rend l’histoire de l’ONIC particulièrement intéressante : elle représente (peut-être ?) une exception dans cette histoire répétitive.

 

Quel rôle a été celui de l’Académie dans ces quatre épisodes de notre histoire ? Dans les trois premiers, ce rôle est évident : la plupart des acteurs dont il est question en sont ou en seront membres et y rendent compte de leurs travaux. Dans le quatrième, les choses sont moins claires, pour moi du moins. J’ignore si l’Académie a joué un rôle dans la création de l’ONIB, je me demande même si, à l’époque, les économistes en son sein n’étaient pas plus nombreux à s’opposer à cette mesure qu’à la soutenir. J’attends comme vous d’en savoir plus…

 

J’espère n’avoir pas été trop long. Je laisse la parole à nos intervenants d’aujourd’hui, en les remerciant d’avoir accepté de nous livrer le résultat de leurs recherches et de leurs réflexions.

 

F. Sigaut, le 12 mai 2011