2009b) « Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. »

In Jean-Paul Demoule (dir.), La Révolution néolithique dans le monde, Paris, CNRS Éditions, pp. 181196. [BAT] [Tapuscrit]

 PROPOS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES

SUR LE NÉOLITHIQUE, L’AGRICULTURE, etc.

 

Etant de ceux qui ne croient pas à la « révolution néolithique », ma participation à ce colloque n’allait pas de soi. Je remercie les organisateurs d’avoir maintenu leur invitation après que je leur eus fait part de ce désaccord.

Mes objections tiennent en six points, que je résume aussi brièvement que possible :

1. Le mot « révolution » n’a pas de sens précis. Ou si on veut il en a plusieurs : un sens premier en astronomie (cf. le De Revolutionibus de Copernic, 1543) et des sens dérivés ou métaphoriques, notamment en politique (la Glorious Revolution de 1688 en Angleterre, la Révolution française de 1789, etc.). Parler de révolution néolithique, c’est pousser la métaphore encore plus loin, jusqu’à un degré où on ne sait plus ce que ce que « révolution » veut vraiment dire. Il ne reste qu’une image, destinée à suggérer que certain épisode de la préhistoire a été particulièrement important, mais qui dispense de justifier cette opinion par des faits concrets. Le procédé est rhétorique, pas scientifique. Il conduit à deux dérives opposées.

La première tient au fait qu’à partir du moment où l’image fonctionne, chacun voudra l’utiliser à son profit. D’où une multiplication des révolutions. Si on en faisait le compte, on en trouverait probablement une par millénaire dans la préhistoire récente, et une tous les deux ou trois siècles dans les temps historiques. Dévalué par cette inflation, le mot « révolution » finit par ne plus vouloir dire grand-chose (et c’est peut-être aussi bien…).

Plus dangereuse est la seconde dérive, qui consiste au contraire à réifier, à durcir la signification du terme. Au point d’en arriver à l’idée qu’entre deux révolutions, il ne se passe rien, que l’histoire reste immobile. L’idée est tellement saugrenue qu’elle paraît incroyable. Et pourtant… « plusieurs millénaires de stagnation s’intercalent, comme un palier, entre la révolution néolithique et la science contemporaine », écrit très sérieusement C. Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962, p. 24).

2. Le mot « néolithique » a lui aussi plusieurs sens. Ce fut longtemps l’âge de la pierre polie. Aujourd’hui, il semble qu’il désigne surtout l’apparition de l’agriculture, à laquelle on associe d’autres changements comme la sédentarisation. Soit. Mais pourquoi ne pas appeler un chat un chat ? Pourquoi continuer à confondre sous le terme de « néolithique » des choses aussi différentes que le polissage des outils de pierre (de certains outils du moins) et une « agriculture » dont on sait d’ailleurs si peu de choses1 ?

 3. Car, je me permets d’y insister, nous ne savons presque rien des agricultures préhistoriques. Les seules traces que nous en ayons sont des vestiges végétaux (des graines carbonisées le plus souvent) que, pour des raisons morphologiques, on considère comme ayant été « cultivés ». Mais comment l’étaient-ils ? Quelles techniques, quels outils étaient employés ? Nous n’avons même pas, pour répondre à ces questions, la ressource de la comparaison avec les sociétés sans métal de l’Amérique et de l’Océanie, parce qu’à de rares exceptions près, leurs agricultures n’ont pas été décrites avec un détail suffisant. Et le pire est peut-être que nous n’avons pas conscience de cette ignorance, parce que le mot « agriculture » est d’un usage si courant qu’on en arrive à oublier qu’à lui seul, il ne veut rien dire de précis. Le risque est grand alors d’y mettre implicitement ce qu’on veut, c’est-à-dire ce qu’on « sait » des agricultures qu’on connaît (ou qu’on croit connaître). C’est le péché classique d’anachronisme. J’ajoute que la distinction elle aussi classique entre horticulture et agriculture est un anachronisme ; elle n’a pas le caractère fondamental qu’on lui prête trop souvent et elle ne résout donc pas grand-chose.

 4. Un exemple particulièrement démonstratif de ce péché d’anachronisme est l’assimilation qui est abusivement faite entre agriculture et alimentation. L’expression « agro-alimentaire » est entrée dans l’usage depuis plusieurs décennies, pour une raison bien précise : presque toutes les productions non alimentaires des agricultures européennes (plantes textiles et tinctoriales, oléagineux industriels, etc.) ont disparu au XXe siècle, devant la concurrence des pays tropicaux, des produits miniers (le pétrole…) et des industries chimiques. Mais il n’est que de remonter au XIXe siècle pour constater que les agricultures produisent pour tous les besoins humains – notamment le vêtement – et pas seulement pour l’alimentation. Ne considérer que l’alimentaire, comme l’ont fait les auteurs qui ont érigé en révolution la transition entre food gathering et food production, c’est transposer à la préhistoire une conception de l’agro-alimentaire qui ne vaut que pour notre époque.

5. Ce raisonnement a encore un autre défaut, qui consiste à opposer terme à terme les sociétés agricoles aux sociétés dites de chasseurs-cueilleurs, comme si ces dernières présentaient une quelconque unité. Il n’en est naturellement rien. La notion de chasse-cueillette (qu’y fait-on de la pêche ?) est encore plus hétérogène que celle d’agriculture. La seule chose que les sociétés de chasse-cueillette ont en commun, c’est l’absence d’agriculture (selon l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui) ; or l’absence de quelque chose n’est pas un critère suffisant. Longtemps, les zoologistes se sont bornés à opposer les Vertébrés et les Invertébrés. Vers la fin du XVIIIe siècle, ils se sont rendus compte que l’absence de vertèbres ne permettait pas de définir un ensemble homogène, et qu’il existait divers groupes d’Invertébrés différant les uns des autres au moins autant que des Vertébrés. Il faut espérer que les anthropologues et les préhistoriens arriveront bientôt, eux aussi, à se rendre compte que l’absence d’agriculture n’est pas un critère suffisant pour classer les sociétés humaines.

6. Le modèle (oserai-je dire le mythe ?) de la révolution néolithique est généralement attribué à Gordon Childe. Je le crois plus ancien. Dans Les origines humaines et l’évolution de l’intelligence, un livre paru en 1928, Edouard Le Roy en parle déjà comme d’une notion communément admise. Et sans pouvoir l’affirmer, je crois me souvenir qu’il en est question chez Eduard Hahn aux alentours de 19002. D’où sort ce modèle et à quoi est dû son succès ? Il me semble que la question mériterait une recherche sérieuse. Ce que je voudrais souligner ici, c’est qu’il fonctionne depuis au moins une cinquantaine d’années comme une véritable orthodoxie, au nom de laquelle les autres hypothèses, ont été rejetées comme hérétiques, quel que fût leur intérêt.

Je sais que les critiques ne convainquent jamais grand-monde, surtout quand elles ne sont pas accompagnées de propositions positives. C’est pourquoi je n’insisterai pas davantage sur les points 1 à 5 ; chacun en jugera comme il l’entend. Ce que j’entreprends maintenant, c’est de présenter quelques-unes de ces hypothèses qui ont été rejetées sans véritable examen. Elles ne sont pas nécessairement « vraies », mais l’exposé permettra, je l’espère, de prendre conscience de ce qu’on a perdu en les ignorant.

Neolithic Diffusion Rates

C’est le titre d’un article de Munro S. Edmonson, paru en 19613. Edmonson a probablement été le premier auteur non japonais à prendre en compte l’exception japonaise, c’est-à-dire le fait que la céramique apparaît au Japon plusieurs millénaires avant d’apparaître au Proche-Orient, dans des sociétés qui, jusqu’au premier millénaire avant notre ère, resteront sans agriculture (Jomon). Mais évidemment, cette exception n’en est pas une, ou pour le dire autrement, il n’existe que des exceptions : le Proche-Orient en est une autre, qui n’a pas plus de titres que le Japon à être érigée en cas général. Il n’y a pas de raison non plus de considérer à priori comme liées entre elles des innovations dont on voit bien qu’elles peuvent survenir de façon indépendante. Quoi qu’il en soit, l’exemple japonais (avec plusieurs autres semblables) conduit Edmonson à concevoir le modèle suivant.

Supposons, nous dit-il, un espace habité homogène et d’étendue indéterminée. Les innovations s’y produisent indépendamment les unes des autres, au hasard, et elles se diffusent ensuite chacune dans toutes les directions et à une vitesse à peu près constante. Ce processus engendre des rencontres entre innovations d’origines différentes. Il est alors facile de voir que le lieu où le plus grand nombre d’innovations se rencontrent le plus tôt est le centre géométrique de l’espace considéré. « Plutôt que de naître en Iraq et de se diffuser de là vers l’extérieur, il semble bien que le néolithique ait convergé vers ce pays », conclut Edmonson. »

Je ne milite pas pour qu’on reprenne ce modèle tel quel. Ne serait-ce que parce que le corpus de données sur lequel il était basé s’est immensément accru depuis 1961. De plus, il s’agit d’un modèle abstrait, qui vise surtout à aider la réflexion : dans la réalité, les espaces habités ne sont pas homogènes, les innovations n’y circulent pas de façon uniforme, etc. Mais justement, le faitd’avoir explicité ces divers facteurs est important, parce qu’il oblige à en tenir compte. Le modèle d’Edmonson est une sorte d’hypothèse nulle, un outil d’analyse permettant de mieux mesurer les situations réelles.

Enfin, et peut-être surtout, Edmonson nous montre combien il est indispensable d’examiner les innovations une par une, chacune pour ce qu’elle est, de tenter d’en comprendre les circonstances et les causes, etc., avant de les intégrer dans des constructions théoriques d’autant plus fragiles qu’elles sont plus ambitieuses. (C’est le b-a ba de l’histoire des techniques !) Il est vrai que cela implique des détours nombreux et fastidieux. Mais c’est à ce prix qu’on arrivera à réduire la part d’imaginaire dans les théories en cours.

 

Agricultural Origins and Dispersals

L’article d’Edmonson ne semble pas avoir eu le moindre écho. Je ne sais plus par quel hasard heureux il est venu à ma connaissance, mais je ne me rappelle pas l’avoir trouvé cité dans aucune bibliographie. Il n’en est pas allé tout à fait ainsi pour Agricultural Origins and Dispersals. Cet ouvrage, publié par Carl O. Sauer en 1952, était même une référence classique dans le milieu des ethnobotanistes qui gravitaient autour du Muséum dans les années 1970 (J. Barrau, L. Bernot, A.-G. Haudricourt, etc.). Et les préhistoriens américains l’ont discuté avant de le rejeter : un extrait en a été publié dans Prehistoric Agriculture (édité par S. Struever, 1971, pp. 407-414), immédiatement suivi d’une réfutation plutôt assassine par P. C. Mangelsdorf (ibid., pp. 415-422). Mais depuis ces années-là, plus rien. J’ai l’impression que les idées de Sauer sont tombées dans un oubli aussi opaque que celles d’Edmonson.

Le fait que Sauer ait placé l’origine de l’agriculture de l’Ancien Monde en Asie du Sud-Est a certainement beaucoup contribué à ce rejet. Et il est vrai que cette proposition n’est guère défendable. Mais d’une part, les propositions de Sauer concernant le Nouveau Monde le sont bien davantage, et il semble d’ailleurs qu’on soit en train d’y revenir. D’autre part et surtout, l’essentiel n’est pas là. À mon sens, l’essentiel est dans la façon qu’a Sauer de mobiliser ses expériences de terrain (il était géographe) pour comprendre comment les choses ont pu (ou pas) se passer.

Par exemple, Childe avait supposé que l’agriculture et l’élevage étaient le résultat d’un vaste épisode de dessèchement climatique. Les plantes, les animaux et les hommes auraient été contraints par la sécheresse à se rassembler autour d’oasis de plus en plus rares, ce qui aurait fourni aux uns l’occasion de « domestiquer » les autres, en même temps que de se sédentariser. À cette hypothèse, Sauer objecte que la misère et la disette ne sont pas une incitation à inventer. L’agriculture c’est compliqué, et tant qu’on n’a pas appris tout ce qu’il faut faire dans un environnement déterminé pour obtenir des résultats réguliers, ce n’est pas un recours possible en cas de pénurie. D’autant moins qu’il existe toujours d’autres ressources plus accessibles, comme par exemple les plantes dites de famine, dont la liste est partout fort longue.

Pour Sauer au contraire, c’est l’existence de sites où les ressources sont relativement abondantes et régulières qui a permis à certaines populations de se sédentariser et de se mettre à cultiver certaines plantes ; cela pour subvenir non à des besoins alimentaires (trop risqué), mais à des besoins « industriels ». Les sites en question sont à rechercher en certains points au bord des fleuves, des lacs ou de la mer, là où poissons, gibiers d’eau, etc., se trouvent en abondance une grande partie de l’année et peuvent être stockés pour le restant. Les premières plantes cultivées l’auraient alors été pour produire, par exemple, des poisons de pêche (plantes toxiques), des lignes puis des filets (plantes à fibres), etc. Sauer donne même une importance un peu surprenante (pour nous) aux plantes tinctoriales utilisées pour les peintures corporelles, qui selon lui ont précédé le vêtement dans les régions tropicales. Ce qui le conduit en outre à postuler que les premières espèces à être domestiquées auraient été des plantes à tubercules (taros, ignames, manioc…) et non des plantes à graines. Le manioc et plusieurs espèces d’ignames sont toxiques à l’état sauvage.

Ici encore, il ne s’agit pas de reprendre telles quelles des idées qui n’ont pas toutes la même valeur. Il s’agit seulement de s’en servir pour critiquer des schémas trop convenus. L’agriculture a-t-elle été la condition de la sédentarité ? Peut-être, mais il y a d’aussi bonnes raisons de faire l’hypothèse inverse. L’agriculture a-t-elle commencé pour répondre à des besoins d’ordre alimentaire ? Peut-être encore, mais il y a bien des objections possibles. Et pourquoi parle-t-on toujours de chasse et de cueillette, comme si la pêche n’existait pas ou n’avait pas son importance propre ?

Il me semble que si les idées de Sauer ont été si mal reçues par les préhistoriens, c’est en grande partie parce qu’elles leur posaient des questions auxquelles ils ne pouvaient pas répondre. Les sites littoraux ou riverains dont Sauer postule l’existence ont été pour la plupart, soit détruits, soit rendus inaccessibles par l’alluvionnement ou la montée du niveau des eaux. Les plantes « industrielles » ne laissent pas de traces, ou très difficiles à identifier, etc. On est dans le non-vérifiable, c’est à peu près à cela que se résument les critiques de Mangelsdorf. Le problème est réel. Mais c’est toujours la même vieille question : l’absence de preuves est-elle une preuve d’absence ? Disons qu’il ne faut pas conclure trop vite…

 

Un exemple américain

Pour illustrer ce qui précède, quelques exemples concrets sont nécessaires. Je les ai pris en Amérique. Le premier est tiré des Comparative Studies of North American Indians, publiées en 1957 par Driver et Massey4. Il s’agit de deux cartes, qui représentent, l’une la part respective des femmes et des hommes dans les tâches de l’agriculture (les auteurs parlent, à tort à mon sens, d’« horticulture »), l’autre la part des peaux et fourrures (d’animaux chassés) et celle des textiles (dont le coton, cultivé) dans la confection des vêtements, couvertures, etc.

Or les deux cartes montrent une corrélation d’une netteté extraordinaire. D’un côté (au Nord-Est), on a des agricultures féminines ; les vêtements, couvertures, etc. sont faits de peaux et de fourrures, les textiles végétaux sont peu employés et il n’y a pas de coton. De l’autre (au Sud-Ouest), les agricultures sont masculines et les vêtements faits principalement de coton tissé. À ma connaissance, ces cartes n’ont jamais été commentées (pas même par leurs auteurs), alors que les enseignements qu’elles comportent me semblent primordiaux.

Le premier, c’est les populations de la partie Est de l’Amérique du Nord ne sont à proprement parler ni des chasseurs-cueilleurs, ni des agriculteurs. Pour être précis, il faudrait les appeler chasseurs-agriculteurs (ou, mieux encore, chasseurs-agricultrices) : une partie de leur alimentation (végétale) vient de l’agriculture, mais tout le reste, dont la partie animale de leur alimentation et leurs vêtements (au sens large, y compris couvertures, toiles de tentes, etc.), vient de la cueillette, de la chasse ou de la pêche. Cela confirme pleinement notre objection n° 5 : des catégories comme celles de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs sont insuffisantes pour rendre compte de la réalité.

Le second enseignement, c’est que dans le cas américain, le grand partage n’apparaît pas avec l’agriculture en tant que telle, mais avec l’agriculture masculine, laquelle est en rapport avec le fait que les femmes sont occupées au filage et au tissage (et à d’autres activités domestiques comme la céramique). Si on tient absolument à parler de « révolution », c’est là qu’il faudrait la placer. Les hommes aux champs (et à la guerre, etc.), les femmes au foyer, occupées à moudre ou à piler les grains, à faire la cuisine, à filer et à tisser, etc. : tel est le modèle social de toutes les civilisations qui s’échelonnent sans solution de continuité du Sud-Ouest des Etats-Unis (Pueblos) aux Andes péruviennes. Un modèle qu’on retrouve dans toutes les civilisations classiques de l’Ancien Monde, de la Chine au détroit de Gibraltar. Il est plus que probable que c’est ce modèle classique qu’avaient en tête les inventeurs de la « révolution néolithique », qui étaient tous familiers des lettres anciennes (Homère, la Bible, etc.). Et cela d’autant plus qu’à leur époque, le modèle en question était encore celui de bon nombre de sociétés paysannes en Europe.

Pourtant, l’existence d’agricultures féminines, en Amérique et ailleurs (en Afrique notamment) avait frappé les voyageurs européens depuis bien longtemps, et il est vraisemblable que les anciennes théories sur le matriarcat primitif sont nées de cet étonnement. Malheureusement, au terme d’une histoire qui ne m’est pas connue, ces théories ont été, non seulement rejetées, mais oubliées. Il est vrai que prises à la lettre, elles étaient indéfendables. Mais en les rejetant, on a aussi frappé d’une espèce d’interdit les problèmes qu’elles essayaient de résoudre, ce qui se justifie beaucoup moins.

En Amérique, il n’y a pas d’explication par le changement technique à cette opposition entre agricultures masculines et féminines. On sait très peu de choses sur les techniques agricoles précolombiennes. Mais en l’absence du fer et des animaux de trait, on ne voit pas quelles innovations auraient pu conduire les hommes à remplacer les femmes dans les champs. La seule explication imaginable se trouve dans la nature et l’importance des activités à répartir entre les membres du groupe social. C’est le développement des activités ménagères, disons (textile et céramique surtout) qui, en fixant les femmes au foyer, aurait amené les hommes à les remplacer dans les champs. Ce qui ne veut pas dire que l’évolution se soit produite dans un seul sens. L’agriculture n’a pas été toujours et partout féminine d’abord, pour se masculiniser ensuite. Ce n’est qu’une éventualité parmi d’autres.

 

Maritimes contre Clovistes

Il y a une vingtaine d’années, l’archéologie américaine était encore dominée par la théorie que j’appellerai cloviste, du nom d’un des sites les plus célèbres d’Amérique du Nord (Clovis). D’après cette théorie, devenue un véritable dogme, l’Amérique aurait été peuplée par voie de terre, à une époque relativement récente (vers 11 000 av. J.-C.). Les premiers colons, étant des chasseurs de gros gibier, avaient dû contourner les Rocheuses par le Nord et l’Est. Pour qu’ils aient pu franchir à pied sec le détroit de Behring, il fallait supposer une très forte glaciation. Mais pour qu’ils aient pu passer ensuite à l’Est des Rocheuses, il fallait supposer qu’un couloir y était resté libre de glaces. On peut avoir du mal à suivre…

Alors que l’autre idée, celle d’un peuplement de l’Amérique par la voie littorale, est d’une simplicité qui confine à l’évidence. C’est d’ailleurs la plus ancienne : dans l’Archéologie du Pacifique Nord (1946) Leroi-Gourhan dit l’avoir trouvée dans l’Histoire et description du Kamtchatka de Stepan Petrovitch Kracheninnikov (1740). Et vers 1900, C’est l’hypothèse que défend qu’Otis T. Mason5. Quand et pourquoi les clovistes ont-ils réussi à imposer leur dogme ? Et comment a-t-il été possible de refuser complètement la possibilité d’une voie littorale, qui non seulement ne présente pas d’obstacles importants à la circulation des hommes, mais qui leur offre presque partout, du Japon à la terre de Feu, des ressources halieutiques de premier ordre ?

Aujourd’hui, la situation semble renversée. Les maritimes ont pris le dessus, les clovistes sont sur la défensive. Mais, paradoxalement, ce retournement n’est pas dû à de nouvelles découvertes en Amérique du Nord, il est dû plutôt aux résultats des fouilles d’un certain nombre de sites péruviens et chiliens, qui ne laissent guère place au doute : il y a eu des hommes en Amérique du Sud un ou plusieurs millénaires avant les plus anciennes traces qu’on en ait trouvé en Amérique du Nord. Ce qui ne signifie évidemment pas que l’homme serait arrivé en Amérique du Sud sans passer par le Nord. Cela signifie seulement qu’il est passé le long des côtes, et que les traces qu’il a pu y laisser ont disparu, noyées par la remontée des océans, qui a été de plus d’une centaine de mètres

Dans certains des plus anciens sites littoraux du Pérou et du Chili, on a trouvé en grande quantité des restes de poisson… et pratiquement rien d’autre (de comestible s’entend). Plus tard apparaissent des plantes cultivées, mais ce ne sont pas des plantes alimentaires. Ce sont des gourdes, du coton et quelques fruits ; le maïs, le manioc, la pomme de terre, etc., sont absents. Or les gourdes fournissent des flotteurs, et le coton sert à faire des lignes et des filets… Ce qui suggère immédiatement que dans ces sites sud-américains, il y aurait eu une série de « révolutions » successives. La première basée, non sur l’agriculture (alimentaire) mais sur une pêche intensive. Celle-ci aurait entraîné une deuxième révolution, avec le développement d’une agriculture non alimentaire, destinée à produire les matériaux (textiles notamment) destines à la fabrication des engins de pêche. Une troisième révolution aurait suivi, avec l’application des nouvelles techniques textiles au vêtement. Et une quatrième, avec l’agriculture alimentaire…

Cela fait beaucoup de révolutions, m’objectera-t-on. Sans doute, et c’est pour faire sentir l’impropriété du terme que je viens de l’employer. Cela fait, je le retire tout de suite : il ne s’agit pas de révolutions mais d’étapes, de stades ou même de simples jalons dont le seul usage est de nous aider à nous représenter un processus qui a évidemment été graduel. Et qui n’a pas été le même partout. Il est évident, par exemple, qu’au large des côtes péruviennes, l’exceptionnelle richesse en poissons due au courant de Humboldt a joué un rôle déterminant. Mais encore une fois, cette exception n’est pas exceptionnelle, en ce sens que le Japon, le Proche-Orient, toutes les régions du monde sont aussi des exceptions à un titre ou à un autre. Il n’y a pas de modèle général. Ou plus exactement, il n’y en aura que quand on prendra également en compte toutes ces exceptions qui ne sont que les divers aspects de la réalité.

Je n’ai parlé jusqu’ici que d’un chapitre de la controverse qui oppose les préhistoriens américanistes. Il y en a un autre, qui concerne l’émergence des premières « civilisations », identifiables par les constructions monumentales qu’elles ont laissées. Les dates en jeu sont évidemment beaucoup plus récentes. Elles sont cependant du même ordre que celles qu’on observe dans l’Ancien Monde, puisque les premiers ensembles monumentaux du littoral péruvien sont maintenant datés de près de 3 000 av. J.-C. Et l’enjeu est semblable : il s’agit de savoir si ces premières civilisations étaient « terrestres », c’est-à-dire si elles sont apparues à l’intérieur des terres sur la base d’économies agricoles, ou si elles étaient « maritimes », c’est-à-dire basées sur des ressources tirées principalement de la pêche. Cette seconde théorie est désignée par le sigle MFAC (= Maritime Foundation of Andean Civilization). Proposée dès les années 1960, la MFAC a longtemps mené une vie semi-clandestine. Depuis une dizaine d’années, elle a pris un poids incontestable. Elle est aujourd’hui en passe de l’emporter, si ce n’est déjà fait.

 

Quelques remarques finales

Il va de soi que je suis très loin d’avoir épuisé le sujet. En Amérique toujours, les basses terres situées au Nord des Andes, dans la région qui recouvre l’Ouest de la Colombie et l’Est du Vénézuéla, font l’objet d’un intérêt croissant, et il est possible qu’on doive y situer un autre foyer de développement de l’agriculture6. Trente ans après sa mort, les idées de Sauer connaissent une nouvelle jeunesse ─ en Amérique du moins, car dans l’Ancien Monde, les choses semblent évoluer moins vite. La question des textiles en est un assez bon exemple. Le lin est presque aussi présent que les céréales dans les sites les plus anciens, mais c’est une donnée dont apparemment, on n’a jamais fait grand cas.

Cela tient évidemment à ce que pour presque tout le monde, agriculture = alimentation. Et c’est un préjugé du même genre (agriculture = céréales) qui conduit à négliger les données relatives aux glands, aux châtaignes, aux faînes, etc., c’est-à-dire à un ensemble de produits végétaux pour lesquels nous n’avons pas de nom générique, mais qui semblent avoir eu dans certaines situations (au Japon, mais aussi en Europe) une importance tout à fait comparable à celle des céréales. Peut-on imaginer que les sociétés qui étaient dans ces situations ne protégeaient pas, n’aménageaient pas d’une façon ou d’une autre les espaces boisés d’où elles tiraient l’essentiel de leur subsistance ? Ce serait bien peu vraisemblable. Mais alors, pourquoi ne pas parler d’agriculture à leur propos ? Parce que ce n’est pas l’usage ? L’usage de qui ? Et est-ce une raison suffisante pour considérer que puisqu’il ne s’agissait pas d’agriculture, ce ne pouvait être que de la cueillette ?

Il faut sortir de toutes ces apories, dont beaucoup tiennent seulement à des conventions fallacieuses sur l’emploi des mots. Mais entre aussi en jeu, me semble-t-il, un usage insuffisamment contrôlé de l’analogie. L’analogie est un procédé universel, il est peu de raisonnements qui n’en fassent usage. Mais en archéologie, l’analogie est particulièrement indispensable, et donc particulièrement dangereuse. C’est par analogie, pour citer cet exemple, qu’on désigne comme « faucilles » des outils (ou des fragments d’outils) dont on ne connaît pas vraiment l’usage, mais qui se trouvent ressembler aux faucilles des paysans de naguère. Peut-on en déduire que les « faucilles » préhistoriques servaient nécessairement à récolter des céréales ? Même lorsque l’observation au microscope des traces d’usure montre que l’outil a servi à couper des tiges de graminées, l’analogie peut n’être pas valide. Il y a des cas où la seule fonction des « faucilles » est de couper en masse les tiges de certaines graminées pour récolter, non les grains mais la paille, destinée à la couverture des toits ou à la fabrication d’objets mobiliers (nattes, etc.).

La solution n’est certainement pas de renoncer à l’analogie, ce serait complètement irréaliste. La seule solution raisonnable, me semble-t-il, c’est d’enrichir au maximum le corpus d’analogies dont nous pouvons disposer, de façon à nous libérer des analogies qui nous contraignent parce que nous n’en connaissons pas d’autres. Il y plusieurs voies qui vont dans cette direction. Deux d’entre elles, l’expérimentation et l’ethnographie, sont pratiquées depuis longtemps par les archéologues et je n’aurai pas l’outrecuidance d’y ajouter ici un commentaire. La voie que j’ai essayé de suivre est celle de l’histoire. L’archéologie, comme les autres sciences humaines, s’est dotée d’une histoire institutionnelle, pour ne pas dire officielle, qui reprend les grands moments et les auteurs classiques de la discipline. Or à côté de cette histoire-là, il y en a une autre, qui est, pour le dire vite, celle des idées saugrenues, hétérodoxes, incompatibles avec ce qu’on « savait » à telle ou telle époque, et qui ont donc été abandonnées et oubliées… C’est de cette seconde histoire que sortent des exemples comme ceux d’Edmonson, de Sauer ou de Hahn, et je suis persuadé qu’il en reste beaucoup d’autres à (re-)découvrir. Encore une fois, il ne s’agit pas de réhabiliter des génies méconnus ni de revenir à des idées dont certaines sont naturellement dépassées. Il s’agit de nous réapproprier des expériences qui sont devenues impossibles. Par certains côtés, ces anciens auteurs peuvent nous paraître bien naïfs. Mais par d’autres, c’est nous qui sommes naïfs, parce que nous devons faire beaucoup plus d’efforts qu’eux pour imaginer le monde tel qu’il était il y a quelques millénaires.

 

Le 28 novembre 2008

François Sigaut

 

Centre d’Histoire des Techniques et de l’Environnement (CNAM/EHESS)

 

APPENDICE BIBLIOGRAPHIQUE

relatif aux

Hypothèses sur le peuplement de l’Amérique et sur l’apparition des premières civilisations andines

 

La bibliographie du sujet, on s’en doute, est immense et je n’ai pas la prétention d’en donner un aperçu tant soit peu complet. Je me suis limité aux articles que j’ai eu l’occasion de lire au moment de leur parution, qui donnent un premier aperçu de la façon dont les controverses ont évolué. J’ai ajouté les titres des ouvrages qui m’ont paru les plus souvent cités. Dans les deux cas, j’ai suivi l’ordre chronologique.

 

Articles

- Gruhn, R., « On the settlement of the Americas : South American evidence for an expanded time frame », Current Anthropology, 1987, 28, 3, pp. 363-4.

- Dillehay, T.D., “Early cultural evidence from Monte Verde in Chile”, Nature, 1988, 332, pp. 150-152. [Présentation du sujet par W. Bray, « The Paleoindian debate », ibid., p. 107.]

- Gruhn, R., « Linguistic evidence in support of the coastal route of earliest entry into the New World”, Man, 1988, 23, 1, pp. 77-100.

- Morell, V., “Confusion in earliest America”, Science, 1990, 248, pp. 439-441. [Compte-rendu d’un colloque tenu à Boulder, Colorado ; l’article est sous-titré : « An emerging consensus that the Americas were inhabited earlier than has been thought has undone a neat synthesis of linguistic, dental, and archaeological evidence ».]

- Quilter, J., et al., « Subsistence economy of El Paraiso, an early Peruvian site », Science, 1991, 251, pp. 277-283.

- Gibbons, A., “The peopling of the Americas”, Science, 1996, 274, pp. 31-33. [Avec un sous-titre assez semblable à celui de Morell 1990.]

- « Pre-Clovis Sites Fight for Acceptance », Science, 2001, 291, pp. 1730-1733.

- Mann, C.C., « Oldest civilization in the Americas revealed », Science, 2005, 307, pp. 34-35.

- Haas, J., et Creamer, W., « Crucible of Andean civilization – The Peruvian coast from 3000 to 1800 BC », Current Anthropology, 2006, 47, 5, pp. 745-772.

- Pringle, H., “Follow that kelp”, New Scientist, 11 août 2007, pp. 40-43. [Kelp = varech. L’auteur examine les zones côtières où, du Japon à la Californie et de la Colombie à la Terre de Feu, la richesse en algues et en ressources halieutiques qui en sont dérivées a créé un continuum d’écosystèmes littoraux particulièrement favorables à l’occupation humaine.]

- Villeneuve, F., « La saga des premiers colons d’Amérique », La Recherche, 419 (mai 2008), p. 18.

- Balter, M., « Ancient Algae Suggest Sea Route for First Americans », Science, 320 (9 mai 2008), p. 729.

 - Dillehay, T.D., et al., « Monte Verde : Seaweed, Food, Medicine, and the Peopling of South America », ibid., pp. 784-786.

- Thomas, M., et al., « DNA from Pre-Clovis Human Coprolithes in Oregon, NA », ibid., pp. 786-789.

 

Ouvrages

- Lanning, E.P., Peru before the Incas, 1967.

 - Fladmark, K.R., A Paleoecological model for Northwest Coast prehistory, 1975.

- Moseley, M.J., The Maritime foundation of Andean civilization, 1975.

- Dillehay, T.D., Monte Verde, A late Pleistocene settlement in Chile, 1989 [rééd. 1997].

- Shady Solis, R., La ciudad sagrada de Caral-Supe, 2003.

 

1 Dont on ne sait même pas, souvent, si elle a existé. C’est le cas notamment de la Scandinavie, où, s’il faut en croire Per Johansson (The Lure of Origins, Lund 2003), l’agriculture n’a pas eu de réelle importance avant l’âge du bronze, voire plus tard encore.

2 Hahn a publié de nombreux ouvrages, dont au moins deux traitent de l’origine de l’agriculture : Demeter und Baubo, Versuch einer Theorie der Entstehung unsres Ackerbaues, Lübeck 1896, et Die Entstehung der Pflugkultur, Heidelberg 1909. Je n’ai pas retrouvé les notes que j’ai prises autrefois sur ces ouvrages.

3 Dans Current Anthropology, 2, pp. 71-102.

4Transactions of the American Philosophical Society, 1957, XLVII, pp. 165-456. Un copieux résumé en a été publié par H. E. Driver dans Indians of North America, The University of Chicago Press, 1969.

5 « Migration and Food-Quest, A Study in the Peopling of America », Feestbundel […] aan Dr. P.J. Vert, Leyde 1894, pp. 253-256.

6 D. R. Piperno et D.M. Pearsall, The Origins of Agriculture in the Lowland Neotropics, San Diego, Academic Press, 1998.